EDITO – « Gouverner, c’est prévoir »
Qui aurait pu prévoir que nous aurions pu suffoquer sous la chaleur avant même que le mois de juillet ne débute ? Qui aurait pu prévoir cette vague de chaleur en mai et cette canicule en juin ? Qui aurait pu prévoir que les 15 000 morts de 2003 pouvaient se reproduire à l’avenir ? Qui aurait pu prévoir que des enfants dans des bâtiments inadaptés pourraient subir des températures extrêmes ? Qui aurait pu prévoir que des hôpitaux à 35°C voire 40°C ne seraient plus vraiment fonctionnels ? Qui aurait pu prévoir que les morgues seraient saturées ?
Le gouvernement a lui simplement prévu que des fortes chaleurs pourraient à nouveau survenir et a publié deux décrets il y a un an. On y trouve de l’eau fraîche, une évaluation des risques, un pouvoir de mise en demeure pour l’inspection du travail. Des avancées, oui. Mais toujours pas l’essentiel : un seuil de température inscrit dans la loi. À la place, une formule molle, des « températures adaptées » laissées à l’appréciation de l’employeur. Autrement dit, rien qui oblige vraiment. Rien qui protège quand la chaleur devient dangereuse.
Il est probable que dans les prochaines semaines, des dizaines de milliers d’agents et de salariés vont travailler dans la fournaise. Sur les pistes d’aéroport, le long des autoroutes, dans des bureaux transformés en four, dans des locaux que personne n’a jamais pensés pour 35 degrés. Pour eux, la canicule n’est pas un sujet de discussion autour d’un thé glacé dans une pièce climatisée. C’est une journée de travail, c’est une journée de souffrance.
Ceux qui trinquent le plus sont ceux qu’on voit le moins. Ceux qui subissent la sous-traitance, les agents de sécurité en plein cagnard, les agents de la propreté, qui travaillent chez un donneur d’ordre dégagé de toute obligation à leur égard. Pas même un point d’eau. Et quand l’employeur ne sait plus quoi faire, il renvoie chacun chez soi en télétravail, comme si la bouilloire thermique d’un studio valait mieux que le bureau.
Pendant ce temps, que fait le ministère censé porter la transition écologique ? On le démantèle. On y crée une direction générale, on en supprime d’autres, on casse la vision transversale héritée du Grenelle pour revenir au petit ministère de l’Écologie des années 1970. La semaine où le pays bascule en vigilance rouge, la ministre nous parle organigramme et plan de communication. Les infrastructures de transport, les bâtiments, l’aménagement, tout ce qui permettrait d’affronter vraiment le réchauffement : ce n’est plus son sujet.
Aujourd’hui c’est des rustines qui sont mises en place, des couvertures de survie pour occulter des fenêtres, des climatiseurs portables de piètre qualité installés à la va-vite, des arrêtés préfectoraux pour autoriser l’adaptation des horaires sur les chantiers, et bientôt un voyage d’étude à Madrid, avec le ministre du Travail en « gentil organisateur », pour aller apprendre des Espagnols ce qu’il refuse déjà de faire chez nous : fixer un seuil de température au-delà duquel on arrête le travail.
On cite souvent la formule « Gouverner, c’est prévoir ». Il ne faut pas en oublier la suite : « et ne rien prévoir, c’est courir à sa perte ».
Nous refuserons pour notre part d’être entraînés à notre perte par celles et ceux qui ont refusé de prévoir ce qui était sous les yeux de tous. Nous continuerons à défendre nos revendications pour que ce ne soit pas aux travailleurs de s’adapter à la canicule, mais que ce soit l’organisation du travail qui s’adapte à la réalité du climat.